Entretien avec la recrue de Cofidis qui tente de retrouver une vie de coureur, cinq mois après un accident qui l'avait défiguré.
Propos recueillis par Clément Guillou
En août dernier, les télespectateurs français apprirent par la voix de Jean-René Godard qu'un terrible accident était arrivé à Geoffroy Lequatre lors des premières heures de course de la Classique de Hambourg. Etant donné la propension à l'exagération de JRG, ils ne prirent pas forcément garde. Et pourtant, Lequatre avait bien frappé un poteau de plein fouet, en descente. La vie du coureur du Crédit Agricole ne fut jamais en danger. Son identité, oui, comme il nous l'explique.
Défiguré, il a traversé de lourdes opérations de chirurgie esthétique pour retrouver son visage d'antan. Mais aussi de longues périodes de doute et d'isolement volontaire. Si le tourment intérieur subsiste, Geoffroy Lequatre sort de sa retraite lors de cet entretien à Cyclismag.
Une simple question, après ce qui t'est arrivé : comment vas-tu ?
C'est pas encore ça. Je me cherche sur pas mal de choses. J'ai accepté l'accident. Je vis avec.
Ce sont les séquelles esthétiques qui sont encore dans ma tête. Pour moi, même si mon entourage affirme le contraire, mon visage a changé. J'ai cette impression de ne pas me revoir. D'avoir changé d'identité.
Aujourd'hui, j'ai toujours le nez cassé et une cicatrice au niveau du front. Je sais que cela va disparaitre. Je sens aussi les plaques [NDLR : au nombre de 9] au niveau de la machoire, qui sont là pour me rappeller tout le temps cette chute.
« SOMMES-NOUS DES PIONS ?»
Comment t'es-tu reconstruit physiquement ?
Je n'ai pas vraiment suivi de rééducation, car les dommages étaient surtout au niveau de la face. J'ai pu marcher deux semaines après. Je ne ressens pas cette chute comme handicapante pour mon métier. Je ne suis pas trop touché par rapport à mes amis Denis Robin ou Maryan Hary [NDLR : les deux coureurs ont subi une lourde chute en 2005]. Je parle en connaissance de cause car en tant que copains, je sais à quel point il leur a été difficile de revenir.
Malgré tout, il m'a fallu un bon mois avant de sortir. Pas en raison du regard des autres : je m'en foutais. Mais j'ai subi deux opérations sous anesthésie, qui ont duré 8h30. J'ai mis du temps à retrouver la forme pour me balader.
Avec le recul, comment considères-tu la gestion de ta situation par le staff du Crédit Agricole ?
Au niveau du suivi humain Roger Legeay a été tres correct, il est venu me voir, a pris le temps. Normal, c'est le patron, il s'occupe de ses hommes. Je peux dire : « Heureusement que le grand patron était là. » Et on sait qu'il est comme ça, il n'y a qu'à voir la manière dont il a géré les blessures graves de LeMond ou Le Mével, en qui il a toujours gardé confiance.
Niveau médecin c'est zéro. [NDLR : Lequatre a dû faire le trajet en voiture depuis Hambourg jusqu'à Paris, puis n'a pas été pris en charge prioritairement à la Pitié-Salpétrière, comme le sont d'habitude les sportifs, car le dossier envoyé était incomplet] Si je le lui ai dit, ce n'est pas pour foutre la merde, pas pour attaquer, mais pour que cela ne se reproduise pas.
Où est le respect du coureur dans tout ça ? On a parfois le sentiment d'être de simples pions. Je n'ai même pas entendu parler de certains directeurs sportifs de l'équipe en qui j'avais pourtant foi. L'un d'entre eux, à l'hôpital, se foutait totalement de mon état de santé.
J'ai été extrêmement déçu. Je pourrais être plus cru, je n'exprime pas mes sentiments les plus profonds... Heureusement que certains m'ont aidé, comme Jean-Jacques Henry.
« JE VOULAIS TOUT ARRETER »
Est-ce une raison de ton départ pour Cofidis ?
J'étais parti avant. Mais je suis parti deux fois, si l'on peut dire. J'avais effectivement besoin de retrouver une certaine sérénité sur le plan des relations humaines. Durant ma convalescence, j'ai eu Lionel Marie [NDLR : son ex-directeur sportif au Crédit Agricole espoirs, passé chez Cofidis depuis 2005] tous les jours au téléphone. Van Lon et Boyer m'appelaient aussi.
C'est quelque chose qui fait plaisir. Tout comme le fait de voir qu'ils m'ont re-proposé deux ans alors que j'étais sur le lit d'hôpital.
Le vélo dans tout ça ?
Au début je voulais tout arrêter. Ne plus entendre parler de ça. Puis, le temps a passé. Et plus le temps a passé, plus je me suis dit ce serait une bêtise. Je voulais oublier mais ce n'est pas le bon choix. Il faut l'accepter. Je me considère encore comme chanceux : j'aurais pu ne plus être là.
Je n'ai aucunement peur sur un vélo. Pas d'appréhension. Si on me demande de refaire un sprint demain, je rentre dedans la tête dans le mur sans problème.
« JE SUIS A LA RUE »
Qu'en est-il de tes sensations physiques ?
La reprise me fait peur. J'ai besoin de savoir où j'en suis. Dans les stages, je suis à la rue. Lors du stage de Montpellier (NDLR : la région où il vit], mon seul compagnon de route était la voiture Cofidis. Dans les bosses, je voyais que j'avais beaucoup de travail à faire. Je vais reprendre au Tour Med. Avec comme objectif de finir la course.
Je me donne six mois avant de retrouver le rythme. Les dirigeants de l'équipe me laissent le temps. J'ai un programme non défini au-delà de mars, on verra au fur et à mesure, mais je participerai sûrement aux manches de coupe de France d'ici juin.
On a vu des coureurs revenir très forts après des traumatismes physiques qui les ont laissé longtemps sur le carreau. Comment l'expliques-tu, toi qui est désormais passé par là ?
Je ne pense pas qu'ils soient plus fort physiquement. Mais tu vois les choses différemment. Je mesure la chance que j'ai d'être encore en vie. Je ne me prends pas la tête pour certains trucs. Et ce qui est sûr, c'est que si je n'ai pas envie de faire quelque chose, je ne le fais pas. Je ne vais pas gâcher une seconde de mon existence pour quelque chose qui va pas. Je vais profiter de tous les instants.
Aujourd'hui, malgré mon retard, je suis sûr d'y arriver. Je vais faire mieux qu'avant. J'ai un sentiment de toute puissance, et c'est ça qui me guide.